Ennui et list to do

Depuis que je suis tout petit c’est comme ça : je redoute l’ennui.

Certains vous diront que l’ennui est bénéfique, source de réflexion, d’introspection et de créativité. C’est certainement vrai pour la plupart des gens. Mais chez moi ça ne fonctionne pas comme ça. Dans ma drôle de tête, la réflexion, l’introspection et la créativité s’invitent dans l’action. L’être et le faire fusionnent constamment. Les moments les plus riches en terme d’introspection furent probablement ceux que j’ai vécus durant les 18 mois pendant lesquels j’ai travaillé chez Peugeot, seul face à des portière de 106, 36 heures par semaine. Là, oui, mon cerveau fonctionne à plein rendement, en même temps que mon corps.

Quand j’arrête, quand je n’ai rien à faire, quand je m’ennuie donc, mon cerveau s’arrête aussi. Chez moi l’ennui ne donne pas lieu à des voyages introspectifs, intellectuels ou imaginaires. Juste je broie du noir. Mais au sens le plus strict du terme, en dehors de toute considération académique : le noir n’étant pas synonyme de pensées négatives mais plutôt de l’absence de pensée, comme le noir n’est pas une couleur négative mais plutôt l’absence de couleur. Et quand bien même tu t’échines à broyer une absence, même broyée, elle ne se trouve pas altérée dans son essence, peut-être même correspond-elle alors encore davantage à ce qu’elle est : rien.

S’en résulte un mal-être profond, peut-être latent et rendu à la surface par l’inactivité (les psychanalyses de tout poil se délecteraient sans doute, mais je vous préviens, celui qui voudra me consulter devra payer pour ça, on inverse les rôles) auquel je m’échappe par deux moyens, l’un incontrôlable mais efficace : la céphalée. (Qui s’installe dès le réveil si je suis en congé et que rien n’encombre mon agenda). L’autre me permettant justement d’exercer une certaine forme de contrôle ( et d’éviter le mal de tête), les listes to do.

List to do et contrôle

J’ai trouvé ce moyen de lutter contre l’ennui et de tromper mon cerveau pour éviter la céphalalgie (après ça je suis à cours de synonyme, je te préviens) : faire des listes de tâches à accomplir. Et m’y mettre. Mais c’est presque un privilège d’adulte: avoir une quantité de choses à faire. J’avoue d’ailleurs que sans liste je sombre rapidement dans la procrastination. Toutefois pour l’adolescent, ou l’enfant, c’est plus compliqué. Peu de responsabilité égale peu de choses à mettre sur la liste. Je me rappelle que le mercredi, avant que je me mette à faire du sport et même après que je m’y sois mis, pour combler le temps avant l’entrainement, je m’occupais en suivant la discipline d’une liste que je m’infligeais volontiers.

J’ai toujours aimé lire. À cette époque j’aimais aussi faire des grilles de mots masqués. Et comme ma maman est une grande experte de travaux d’aiguilles devant l’éternel et qu’elle m’a élevé seule, j’ai acquis cet intérêt féminin que je conserve jusqu’au aujourd’hui. Mon mercredi était donc organisé suivant un roulement listé auquel je m’astreignais avec une quasi volupté.

  • Lire un chapitre du livre en cours,
  • effectuer deux grilles de mots masqués,
  • faire deux rangs de tricot,
  • broder deux fils de 20 cm de canevas,
  • recommencer.

Celui qui ignore la souffrance résultant de vivre avec un esprit malade différent s’étonnera peut-être, compatira parfois. Cette discipline n’était cependant pas une souffrance, au contraire, elle constituait le seul moyen d’y échapper. Des décennies plus tard, cela reste vrai. Le remède continue d’opérer, me sauve et me réjouis.

Je me sens bien de rédiger ce post qui constitue le deuxième objectif à atteindre aujourd’hui dans ma liste. d’aujourd’hui.

Connais-toi toi-même

J’aurais pu l’écrire en latin, ça m’aurait donné un genre cultivé mais ça aurait perdu de son sens pour ceux qui n’ont jamais compulsé les pages roses du dictionnaire. Sans être un fervent admirateur de Platon, sa quête de la sagesse a fasciné mon adolescence et cette forme d’injonction tirée du Charmide m’a toujours accompagné et aidé à garder un semblant d’équilibre.

Début du Charmide dans le Codex Oxoniensis Clarkianus 39 de la bibliothèque Bodléienne (vers 895).

L’idée telle que je la comprenais alors et que je me suis assignée comme une règle de vie et une voie de réflexion est la suivante : apprends à savoir qui tu es et comment tu fonctionnes sans te comparer aux autres. N’aies pas peur de ce qui fait ton individualité, même dans ses douloureuses circonvolutions, dompte la personne que tu es, maitrise-la et apprends à vivre avec. Sans vouloir contrarier Platon, je ne pense pas que ce soit précisément une forme de sagesse mais cela contribue certainement à une certaine harmonie.

Donc, je me fais des listes.

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