Insignifiants

Christophe B. et moi nous connaissons maintenant depuis une vingtaine d’années, déjà. J’ai conscience en écrivant ces lignes que c’est un privilège de vieux. Je vieillis enfin. Enfin, je vieillis.

Adolescent, je rêvais de vieillesse, j’aspirais à être septuagénaire, rapidement. Plus que vingt à tenir et, effectivement, ce sera venu vite, le jeune homme que j’étais aura été exaucé. Si je tiens jusque là.

Et maintenant que je suis arrivé à cet âge qu’on dit mûr, je convoque volontiers mes souvenirs de jeunesse. Rarement seul, souvent au travail, toujours avec Christophe B.. Parce que nos passés ont quelque chose de si commun que parfois nous avons le sentiment d’être la même personne dans deux espaces différents. Plus nous nous racontons et plus nous nous ressemblons.

Mais nous avons aussi nos différences. Ce ne sont pas vraiment des différences d’ailleurs, à proprement parler. Disons plutôt que nous explorons des perspectives parallèles. Je suis le plus optimiste, j’éclaire l’avenir dans ce sens, avec ma petite lampe, dans les ténèbres.

De son côté, Christophe B. l’est un peu moins, avec sa petite lampe il éclaire des endroits obscurs sur lesquels, sans doute, je ne me serais pas retourné.

Discussion banale et question troublante

Souvent donc, nous regardons vers le passé, comme les deux petits vieux que nous sommes en train de devenir sûrement, comme ces deux incorrigibles vieillards qui siègent au balcon du spectacle dans le Muppet Show.

Eux

Et lorsque nous reviennent les moments passés, resurgissent avec eux les visages, les noms, les sourires de ceux qui partagèrent notre vie avec tellement d’intensité, avec une présence si dense, si puissante, qu’ils y ont laissé leur ineffaçable empreinte jusqu’à demeurer des décennies plus tard, intacts dans nos mémoires. (Alors que dans le même temps je cherche mes lunettes partout, celles que j’avais sur le nez il y a seulement 10 minutes.)

Ces gens sont tous présents, souvent idéalisés, ou pas, dans le confort miséricordieux de nos souvenirs. Nous n’avons pourtant plus aucun contact avec eux. Parce que dirigés par un autre souffle, répartis dans une géographie ignorée, morts déjà peut-être, morts, déjà certains, ils n’appartiennent plus à notre quotidien sauf lorsque notre présent invite notre passé à ce banquet affectif qu’on appelle nostalgie.

D’où cette question brutale, parce que ô combien lucide, que me pose Christophe B. : « Tu crois qu’eux parfois parlent aussi de nous ? ».

Oui, est-ce que nous aussi, nous avons su laisser une empreinte dans la mémoire d’autrui. Est-ce que nous aussi continuons d’exister, ailleurs que dans cette cave helvétique où nous fabriquons avec amour, lui des bagels au maïs et moi des bretzels au moment où il me pose cette question si violente ? Vivons-nous également dans la mémoire miséricordieuse d’un autre, d’une autre peut-être, qui aura conservé de nous un souvenir ému, voire aimant ?

Est-ce qu’il arrive à l’un de ces visages aimés que l’on fait ressurgir au gré de nos conversations nostalgiques de se pencher à son tour sur un écran d’ordinateur et de taper nos noms et prénoms dans la barre de recherche dans le seul but de nous retrouver ?

On a envie de penser que oui. Mais on a bien peur que non. Ne sommes-nous pas si terriblement insignifiants que peut-être depuis longtemps nous avons été oubliés ?

Je prends ma petite lampe, je la sers fort contre mon cœur et, faisant volte face, je désire ardemment inonder mon avenir de lumière.

J’ai envie d’être présent.

4 commentaires

  1. Histoire de se rassurer un brin : les communicantes modernités que je honnis généralement ont parfois du bon, qui permettent de ressusciter des êtres devenus évanescents et et/ou d’être ressuscité par eux. Un exemple ? Mon premier flirt, après cinquante ans de silence : il vient de se casser la cheville, s’ennuie un peu, cherche… et trouve. Autre exemple ? Saisir son propre nom, pour vérifier qu’on ne s’est pas oublié.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s