Grasse matinée

Voilà bien un sujet qui divise : la grasse matinée. Que considère-t-on comme tel ? A partir de quelle heure une matinée doit-elle être considérée comme grasse ?

La vision mathématique

Pour ma part, ce matin de grasse matinée, je me suis levé à 7h30. Ce qui revient à dire que je me suis levé 3h30 plus tard que d’habitude, soit 50 % d’une nuit de sommeil normale. Dans les faits, j’ai dormi aussi plus longtemps qu’en semaine puisque je me suis couché plus tard, mais pas 3h30 plus tard.

Je me suis endormi vers 23 h. Je me suis levé à 7h30. J’ai donc dormi 8h30. Puisqu’ en temps normal je dors 6 à 7 heures par nuit, je considère à juste titre avoir fait effectivement une grasse matinée même si je me suis levé à 7h30 puisque j’ai dormi environ deux heures de plus que d’ordinaire.

CQFD

La grasse matinée selon certains

J’ai deux exemples à l’esprit qui me sidèrent particulièrement : je ne vais pas les nommer puisqu’ils appartiennent à une catégorie non exhaustive. Chacun se reconnaitra, y compris ceux auxquels je ne pensais pas à priori mais qui en définitive me sidèrent tout autant.

Ceux-là ont pour coutume, si rien n’est au programme, de se lever après midi.

Je n’ai pas mis de point d’exclamation afin de ne pas influencer le lecteur(trice). Mais en vérité j’aurais voulu en claquer 5 !!!!!

Se lever après midi revient à mettre la moitié de sa journée à la poubelle. Sauf et seulement sauf si on se couche après 4 heures du matin, auquel cas cela fait sens. Et encore, tout dépend de savoir à quoi l’on a occupé son temps jusqu’à cette heure tardive. Sachant que nous sommes actuellement sous la restriction d’un couvre-feu qui prend effet à 19 heures, à part se souler d’écran pendant des heures…

Bref, j’avoue que je suis dans le jugement, mais ce n’est que très personnel. Ce que j’en dis …

Mais pourquoi ?

Oui, au fond, pourquoi ça devrait me déranger que certains prennent plaisir à dormir jusqu’à l’heure où le soleil atteint son zénith ? (Rien que de l’écrire m’emplit d’une profonde tristesse).

Photo de Daria Shevtsova sur Pexels.com

Je crois que cela a à voir avec mon enfance.

Je garde de cette époque le souvenir de ma mère qui ne dormait presque jamais. Elle nous levait de très bonne heure ma sœur et moi et nous amenait chez une voisine qui nous gardait dès 5 heures du matin et nous faisait le petit-déjeuner avant de nous faire partir à l’école. Peut-être l’heure est-elle inexacte mais je ne fais que convoquer mes souvenirs.

Chez elle, je dormais dans un lit d’une place qui était recouvert d’une couette. Sur mon lit, à la maison, il y avait un drap, une ou deux couvertures selon la saison et un dessus de lit. La couette me semblait tellement moderne et bourgeoise. Cette voisine (dont je cherche le nom alors que j’écris) avait eu ses enfants à la maison elle aussi mais ils n’y étaient plus. Demeurait une collection de volumes reliés de bandes dessinées. Pilote, et d’autres que je lisais au lieu de dormir sauf si j’étais particulièrement fatigué.

Au petit-déjeuner on avait droit à des tranches de pain de mie grillées au toaster. Le beurre fondait sur les tranches chaudes, prenait une belle couleur dorée en se liquéfiant. Tout aussi bourgeois et moderne que la couette. Comme les lambris qui couvraient les murs jusqu’à mi-hauteur. (Je ne me souviens décidément plus du nom de cette brave voisine).

Le mercredi nous n’avions pas d’école. C’était une autre voisine qui nous gardait jusqu’à ce que Maman rentre du travail. Elle s’appelait Madame Davier. Mamie Davier. Elle habitait une petite maison de plain-pied à l’intérieur de laquelle on accédait par une porte située à l’arrière qui nous obligeait à la contourner d’abord et à traverser le petit jardin où dans mon souvenir poussaient invariablement des fraises rouges et juteuses.

Mamie Davier avait la singulière habitude de regarder la télévision en mettant le volume affreusement fort. C’était l’époque des speakerines. Femmes-troncs dont les voix emplissaient la petite pièce à vivre où trônait une table en formica recouverte d’une toile cirée à motifs floraux ou représentant des scènes de chasse. Madame Davier nous faisait souvent manger du bifteck. Comme nous étions petits ma sœur et moi, elle ne nous donnait pas de couteaux mais coupait la viande en petits morceaux après l’avoir fait cuire. Je me souviens que pour ce faire elle utilisait non pas un couteau mais une paire de ciseaux. Elle tenait la tranche de bifteck d’une main et coupait les petits morceaux avec ses ciseaux de l’autre. Il n’y avait rien de dérangeant à cela. C’était sa façon de faire et l’amour qu’elle mêlait à cette découpe saugrenue suffisait à préserver notre appétit.

Cette nécessité quotidienne de nous rendre au domicile de ces braves femmes qui ont pris soin de nous dès avant l’aube nous a habitués à un lever très matinal.

The dark side

Il serait donc logique de penser que, davantage qu’un autre, j’aurais de sérieuses raisons de chérir la possibilité de dormir plus tard lorsque l’occasion m’en est donnée.

Mais non.

Là encore, cela tient à mon enfance. (Merci de bien vouloir laisser Freud en dehors de tout ça.)

Si je n’ai jamais vu personne trainer longtemps au lit chez ma mère, il en va tout autrement en ce qui concerne le domicile paternel.

Comme mes parents sont divorcés (tu l’auras forcément deviné, doté(e) de cette formidable perspicacité qui te caractérise), il m’arrivait de passer quelquefois le week-end chez mon père. Comme nous avions de l’école le samedi matin, nous y allions juste pour 24 heures ou 30 peut-être, au grand maximum une semaine sur deux mais beaucoup moins généralement.

C’est donc les dimanche matin passés chez mon père qui m’ont donné une vision de ce que peut être une grasse matinée : une demi douzaine d’enfants réveillés de bonne heure qui gagnent la cuisine en pyjama pour partager le reste de pain de la veille en tranches tartinées de beurre demi-sel plongées dans des bols de chocolat au lait chaud.

Un seul garçon, moi, et cinq filles qui se sont succédées à mes côtés, la plus âgée et la plus jeune ayant une différence d’âge certaine. Je ne me souviens pas que nous ayons pris un petit-déjeuner les six ensemble mais peut-être ma mémoire fait elle défaut.

Puis, la télé était allumée par quelqu’un en attendant que les parents se lèvent. Ils ne le faisaient pas avant que les filles leur aient apporté le petit-déjeuner au lit. Ils y étaient nus, des masses de chair inefficacement dissimulées par un simple drap remonté sur la poitrine surabondante de la femme de mon père. Je me souviens des bras de mon paternel croisés derrière sa tête, des biceps saillants, les veines bleues sur ses bras et sur les seins de sa femme lorsque le drap glissait.

La marmaille attendait au chevet de ce couple amoureux qui prenait plaisir à être servi après s’être repu d’une activité sexuelle dont les bruyantes manifestations s’infiltraient au-dessus, au-dessous et au travers de la porte de leur chambre conjugale.

C’est l’image que je garde de la grasse matinée.

Peut-être est-ce pour cela que même le dimanche je suis debout dès l’aube.

2 commentaires

  1. Bon, tu nous les édites quand en recueil, tous ces textes qui me mettent la chair de poule ?
    Quant à moi, la grasse matinée, je l’ai connue comme toute bonne adolescence qui se respecte.
    Après ça, en bonne prof que j’étais, je me suis pointée pendant une quarantaine d’années à huit heures tapantes au bahut.
    Maintenant, en bonne retraitée que je suis (t’as vu ? quel que soit l’âge, je reste bonne. A quoi, ça c’est une autre question dont on ne débattra pas aujourd’hui…), et donc en bonne – ou brave, comme tu volles tu choises – retraitée, je lis entre 3 et 5 heures du matin – c’est ça vieillir il paraît. Et après, parfois je me rendors. Jusqu’à quelle heure ? Quelle importance, puisque, je te l’ai dit, je suis à la retraite. Et comme ce fichu virus m’interdit les dédicaces de mes romans en librairies et en grandes surfaces, et comme ce satané virus m’interdit la scène où d’ordinaire je m’éclate, et comme ce maudit virus réduit à la portion congrue mes lectures et récitals en résidences seniors, je me sens retraitée plus que jamais.
    Oui, bon, je me tape mes 20 km de marche par jour, faut tout de même pas se laisser aller, mais ça ne remplace pas la scène, ça ne remplace pas les chansons, ça ne remplace rien du tout. On fait avec, et puis c’est tout. En attendant le vaccin.
    A propos de vaccin ! Dis-donc, j’ai téléphoné à Mulhouse sur les conseils d’une copine vaccinée au Pfiser depuis belle lurette. Elle a mon âge, moins de 70, donc. M’ont envoyée valser, les sagouins. Ils piquent les Haut-Rhinois, que les Bas-Rhinois aillent se brosser. La guerre, toujours la guerre. Mais…
    Un jour pourtant, un jour viendra, couleur d’orange
    Un jour de palmes, un jour de feuillages au front
    Un jour d’épaules nues où les gens s’aimeront
    Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche
    (Merci Aragon)

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    • J’aime tellement ces longs commentaires plein de substances comme des os gorgés de moelle qu’on se surprend à aspirer encore quand bien même ils ne recèlent plus d’autres trésors que le plaisir qu’ils offrirent à l’instant…( mince, qu’est-ce que j’ai moi aujourd’hui ?)
      Un recueil, oui absolument j’ai cela en tête. J’attend des nouvelles de mon éditeur…
      Quant à ce satané coronavirus je crois qu’il faut laisser la raison de côté savoir garder espoir.
      Le reste a de quoi nous faire perdre les pédales, effectivement.
      Tiens bon.
      Des bises,
      Christophe

      J'aime

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