Je t’aime

Hier il m’a dit je t’aime. Ça ne change rien à ce que je suis et je continue de ne pas savoir ce qu’il est mais ça fait du bien quand même. Même maintenant.

Ça ne change rien au mal qu’il m’a fait et que de toute façon j’ai décidé de lui pardonner depuis longtemps, à tout ce mal qu’effectivement je lui ai déjà pardonné.

Peut-on souffrir d’aimer ? Cette question ne se pose pas chez ceux qui sont précisément détruits par les âffres que cette énergie bienveillante déployée uniquement à sens unique engendre. Mais vaut-il mieux cesser d’aimer ? Ce qui savent ce qu’Agape signifie ont fait le choix d’aimer sciemment, gratuitement, sans espoir de retour et ils renouvellent chaque jour cet effort sublime. J’en fais partie.

Il ne m’a pas vraiment dit qu’il m’aime, il me l’a écrit. Il ne me l’a pas vraiment écrit non plus, il l’a précisé dans un commentaire sous une publication Facebook, un racccourci vers un texte que j’ai publié il y a quelques jours ici-même.

Vous me direz que c’est mesquin, que je me satisfais de peu. Certes. Mais s’il est vrai que la plupart des humains ne mangent que la viande au mépris des os qu’il jettent, les plus pauvres parmi les hommes mangent aussi les os et les chiens s’en contentent. Laissez-moi me régaler de cet os.

Et moi, quand lui ai-je dit que je l’aime pour la dernière fois ? Lui ai-je seulement déjà dit ? En suis-je seulement capable ? Je l’aime pourtant. Aussi étrange et dérangeant que cela puisse paraître à certains. Je l’aime comme jamais je n’aimerai aucun autre homme dans ma vie. Même un autre qui a tenté de m’aimer à sa place, même d’autres qui ont fait plus pour moi que lui n’a jamais fait, je ne les ai pas aimés autant.

Peut-être alors qu’il lira ces lignes son putain d’orgueil va-t-il encore s’enfler. Je m’en moque, c’est son problème après tout. Le mien d’orgueil a disparu depuis longtemps. Plus d’orgueil ni d’amour propre au point même que je me suis laissé aller à l’amour sale parce que je pensais que c’était mieux que pas d’amour du tout …

Hier encore je parlais de lui. Je crois que je parle de lui chaque jour, chaque jour je pense à lui. Je n’ose pas me demander si lui aussi pense à moi. Je suppose simplement que oui et je me dis qu’il souffre aussi. Je mesure peut-être l’ampleur de sa souffrance à l’aune de la mienne et je me laisse envahir malgré moi par cette sordide impression d’immense gâchis sublime.

J’écris à son sujet des secrets fragmentés, les seuls qui puissent surgir de ma plume, de ma plaie lorsque je l’invoque. Parce que c’est l’état dans lequel son départ m’a laissé : fragmenté, disloqué. Depuis je me reconstruis lentement, curieux esclave du puzzle monochrome de ma propre personne, inlassablement.

Pourtant je ne lui en veux pas de m’avoir quitté, de m’avoir abandonné, de m’avoir détruit. Même si ma miséricorde peut lui causer des douleurs plus vives qu’une rancune dont je me sens incapable. Ce serait sans doute plus simple pour lui que je cesse de l’aimer, cela justifierait un peu son éloignement et ses silences. Mais non, définitivement non. Je ne cesserai jamais de l’aimer même si je pense que c’est terriblement injuste.

Mais c’est ainsi : on ne peut pas forcer quelqu’un à cesser de nous aimer tout comme on ne peut pas non plus contraindre quelqu’un à commencer de le faire.

Je lui ai trouvé mille excuses : peut-être n’a-t-il jamais reçu lui-même tout l’amour nécessaire? On ne peut pas donner ce qu’on n’a pas reçu. Bien sûr je ne me penche pas longtemps sur les arguments dérisoires de mon diabolique plaidoyer, je sais qu’ils ne résisteraient pas longtemps à un examen sincère.

Peu importent ses raisons, peu importent nos passés, demeurent ces quelques mots tellement galvaudés : je t’aime.

Bientôt j’aurai une nouvelle auto, bientôt j’aurai cessé de prendre de la morphine, bientôt je pourrai conduire et venir te voir et te serrer dans mes bras, t’embrasser pourquoi pas.

Moi aussi je t’aime Papa.

2 commentaires

  1. Finalement, à tout prendre, mieux vaut peut-être avoir un père mort depuis toujours. Mais qui paraît-il a eu le temps d’aimer ce qui n’était alors qu’un embryon. C’est du moins ce qu’une amie de ma mère m’a affirmé il n’y a pas bien longtemps. Ma mère, non. Qui ne lui a jamais pardonné son « abandon ». Paix à leur âme ! Pourvu qu’ils ne se soient pas retrouvés dans l’au-delà ; j’entends d’ici le fracas de la vaisselle brisée !

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    • J’ai déjà eu une discussion avec un cousin orphelin de père.
      Il me disait : toi au moins ton père tu peux le revoir.
      Je pense que la mort innocente.

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