Jeannette et le crocodile, de Séverine Chevalier

Ce livre, sorti le 3 mars, possède un titre digne de la littérature jeunesse. Le nom de son autrice est on ne peut plus rassurant : Séverine, sérieuse par étymologie, Chevalier, protecteur par essence.

Et pourtant, voilà un livre malaisant au possible.

Positivement malaisant. Même si ça tient de l’oxymore.

La quatrième de couverture

Jeannette a dix ans aujourd’hui. Avec sa mère, elles ont de grands projets pour cette journée : elles prendront la route pour aller voir Éléonore, un crocodile trouvé dans les égouts près du pont Neuf et recueilli au zoo de Vannes. Jeannette ne veut pas d’autre cadeau, car depuis qu’elle en a entendu parler, l’histoire d’Éléonore la fascine. Mais dans la ville où elles vivent, où les usines ferment, où l’on se bat pour payer les factures, pour ne pas trop boire, pour essayer d’être parfois heureux, que valent les rêves des petites filles ? Cette rencontre avec son crocodile, ce sera pour l’anniversaire de ses onze, douze ou treize ans … On ne pense pas qu’un jour il pourrait être trop tard.

Jeannette et le crocodile nous livre la chronique poignante des vies de quelques personnages qui tentent de rêver d’avenir malgré l’infinie dureté d’un monde d’échecs et de faux-semblants. Une fois de plus, Séverine Chevalier nous offre un roman bouleversant d’humanité.

Ce que j’en dis …

D’abord il y a cette plume étonnante. D’une densité dérangeante.

Puis ce procédé qui consiste à nous faire pénétrer l’esprit des protagonistes pour nous contraindre à errer avec eux dans les digressions tourmentées de leur moi intérieur, inquiet, malheureux, souffrant.

Les seuls qui nous apaisent un peu sont les enfants : Jeannette et Robinson, du fait de leur jeunesse, de leur fraicheur et de leur clairvoyance. Ils ne sont pas pollués par la vie, abimés par l’existence. Pas encore. Pas tout de suite.

Mais au fil des chapitres, alors que Jeannette va de son dixième à son seizième anniversaire, elle ouvre les yeux sur le monde qui de son côté préfère l’ignorer. Elle constate qu’ici les bons, ou plutôt ceux qui pourraient l’être, sont les plus faibles. Qu’ils n’ont même pas la force de l’être. Même plus la force. De l’être. Le mauvais, en revanche, est plein de ressource, plein d’idées, de projets pour l’avenir. Pas celui de la planète, ni celui de la région, ou du village, ou de sa famille. Non le sien, égocentré, unique et suffisant. Sa réussite, sa gloire.

Blandine, la maman de Jeannette, est vaincue, de plus en plus au fil des pages. Terrassée, bientôt presqu’inutile.

Pascal est celui qui nous permet d’espérer jusqu’au bout que cette histoire finisse bien. Mais lui est déjà hors du monde avec son bonnet de poulpe, il a trouvé sa place au dehors de la sphère des existences sourdes. Il brille de mille feux mais nul ne perçoit ses rayons.

L’odieux Dirck qu’on prend plaisir à détester, qu’on se fait un devoir de haïr, tellement manipulateur traître opportuniste qu’il en donne la nausée, personnalise le cynisme victorieux, adroit. Jusqu’où cet ensorceleur malfaisant parviendra-t-il a mener son entourage par le bout du nez ?

Jusqu’où ira Jeannette dans sa lucidité ?

Tous les deux ils iront assez loin pour nous offrir le malaise jusqu’à la fin.

Quand l’injustice n’est plus un mal inéluctable mais le fondement quasi inébranlable d’un système de choses.

Jeannette et le crocodile, de Séverine Chevalier est édité par La Manufacture de livres.

Un livre broché de 180 pages, vendu 16,90€

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