Erri De Luca, Marguerite et moi

Depuis que j’ai appris à lire, comme tout le monde, vers l’âge de cinq ou six ans, je n’ai pas arrêté.

Bien sûr, presque tout le monde pourrait en dire autant. (Et là je me rends compte combien on est parfois impartial malgré soi : dédicace aux nombreux illettrés que compte l’Hexagone et qui ne lisent pas ces lignes. Tu mériterais que je fasses des podcasts, ô ami illettré ! Mince, je referme la parenthèse et je continue avec toi parce que tu viens de t’emparer de cette chronique !)

Oublions Erri de Luca et parlons d’illettrisme

Promis, on revient à Erri de Luca après, mais là, tout de suite, j’ai envie de parler d’illettrisme.

Comme tout le monde j’avais vaguement compris de quoi il s’agissait sans vraiment comprendre comment il est simplement possible de ne pas savoir lire et/ou écrire dans un pays où tout les enfants doivent être scolarisés jusqu’à l’âge de 16 ans.

Pourtant, lors de mon service militaire – oui, je suis vieux au point d’avoir effectué mon passage sous les drapeaux – je me suis trouvé confronté à ce phénomène. Je me souviens, c’était en fin d’année 1990, j’avais été affecté au 612ème GTCAT (comprenez Groupement du Commissariat de l’Armée de Terre), (le T, ça doit être la dernière lettre de groupement, ou bien une erreur à la faveur d’une réunion avinée au cours de laquelle des types habillés en kaki ont décidé de baptiser des compagnies militaires et de leur donner des sigles, parce que c’est quand même drôlement plus pratique que de devoir se taper l’expression toute entière, il faut bien le reconnaitre, et si les civils n’y comprennent rien c’est encore mieux, après tout c’est rien que des civils, ils ont pas besoin de comprendre, ces cons ! Caporal Steinmetz, passez-moi donc cette bouteille de blanc ! C’est un ordre !)

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Pardonnez-moi cette digression et reprenons.

Donc, j’étais en poste à Bühl, Allemagne, 612 ème GTCAT et ce jour-là j’étais chef de poste. Comment dire ? Imagine un concierge mais en fait ils sont 3. Et au lieu d’avoir des balais et des serpillières il ont des fusils et des chaussures pénibles à lacer. Un des trois concierges et plus important que les deux autres. Tu y es ? Ben voilà, j’étais chef de poste. Les deux autres concierges que nous appellerons simplement plantons ou bleu-bites, (ça dépend de l’étendue de ton vocabulaire) devaient se relayer pour ouvrir et fermer la porte aux personnes et véhicules désirant entrer et sortir de l’enceinte de la caserne et noter dans un registre les plaques d’immatriculation des voitures et l’identité des personnes. Donc l’un était dehors, à la porte, ouvrant et fermant celle-ci pendant que l’autre était à l’intérieur, assis face à un registre où il prenait note avec un stylo et une sérieuse application mêlée d’ennui. Ils se relayaient à intervalles régulier. Le travail (la mission) du chef de poste, ou concierge en chef, consistait à veiller que les deux plantons réussissent à accomplir leur périlleux labeur.

Photo de Negative Space sur Pexels.com

Or, il y avait un planton qui régulièrement ne parvenait pas à retranscrire correctement les identités et les plaques d’immatriculation dans le registre. Comme il n’y avait pas forcément une innombrable foule qui visitait cette caserne, son problème est resté inconnu quelque temps mais il a fallu se rendre à l’évidence : ce brave type était illettré. Un gamin de 18 ans qui était sorti de l’école depuis quelques années seulement et qui avait déjà désappris.

J’en fis part à mon supérieur qui en fit par à son supérieur qui en fit par à son supérieur qui…

Bref, puisque le gars était là pour encore 10 mois environ l’administration militaire, après moultes réflexions, opta pour la décision la plus sage qui soit : ce type s’occuperait désormais des espaces verts, il passerait la tondeuse, pas besoin de savoir lire ou écrire pour ça. Ah l’armée, quelle belle et grande famille où chacun peut trouver sa place !

Je n’ai jamais oublié ce garçon ou plutôt cette anecdote le concernant. Lui, si, je l’ai oublié et probablement qu’il ne se reconnait pas en lisant ces lignes et ça me fait de la peine, mais cette prise de conscience concernant ce handicap et l’inaptitude de l’État (son désintéressement ?) à lui venir en aide me hantent jusqu’à de jour.

L’illettrisme en France est une réalité.

Revenons à Erri De Luca

Bon, où j’en étais ?

Oui, donc depuis que j’ai six ans, j’enchaîne les livres les uns derrière les autres, il ne s’est jamais passé une journée sans que je ne lise. Je fus vite catalogué comme un grand lecteur. Puis le temps à fait son œuvre et aujourd’hui je suis un gros lecteur.

Tout comme les militaires qui aiment se rassembler et danser marcher au pas, tout habillés pareil, en chantant des chansons qui glorifient la violence le meurtre et le pillage, les gros lecteurs aiment à se retrouver pour discuter de leur passion commune. C’est plus difficile cependant de reconnaitre un gros lecteur ou une grande lectrice (non, on ne dit pas une grosse lectrice) que de reconnaitre un militaire. C’est pour ça qu’ils sont tous habillés pareil, sinon ils ne sauraient pas qui sont les autres militaires et ils leur tireraient dessus au lieu d’abattre des civils. Heureusement ils ont pensé à tout !

Mais Marguerite et moi nous sommes reconnus. Nous fréquentions la même assemblée et nous échangions souvent des pensées spirituelles à la fin des réunions chrétiennes auxquelles nous assistions. Son mari attendait gentiment sur le parking, parfois très longtemps tant Marguerite aimait discuter. Mais nous ne savions rien de notre passion commune pour la littérature.

Un jour, à la faveur de la sortie de mon premier bouquin (disponible dans l’onglet boutique), j’avais été invité par une grande librairie mulhousienne pour y présenter mon livre. Conseillé par une connaissance avec qui j’avais des discussions bibliques régulières et qui était écrivain, j’avais pu bénéficier d’un article dans un journal local qui parlait de mon ouvrage et qui précisait la date et l’heure de la séance de dédicace.

Marguerite arriva parmi les premiers curieux, avec mon petit livre rose dans la main pour se le faire signer. C’est là qu’elle m’a fait son coming-out, me confiant sa maladive passion. En plus d’être une grande lectrice, elle était une acheteuse compulsive et possédait un grand nombre de livres. D’ailleurs je me souviens qu’elle avait acheté Welkome to the Kübe en deux exemplaires, l’un dédicacé pour elle, l’autre pour un lecteur anonyme.

Je parle de Marguerite au passé parce qu’elle est morte depuis plusieurs années déjà, d’une maladie longue et pénible que nous appellerons entre nous un cancer parce que nous savons appeler un chat un chat et qu’au bout du compte quand on est mort, que ce soit d’une maladie logue et pénible dont on tait le nom ou bien d’un cancer, je me demande bien ce que ça change.

Ma chère sœur et amie m’a légué des centaines de bouquins.

C’est maintenant qu’on parle d’ Erri De Luca

Des centaines de livres, ça fait beaucoup, et bien que je sois un gros lecteur, je ne les ai pas encore tous lus. Mais je les ai mis dans des bibliothèques (précisément conçues à cet effet) et j’aime en observer la tranche, parfois j’en prend un et je lis la quatrième de couverture avant de le reposer en me disant que ma PAL est déjà bien assez haute.

Sur Babelio j’ai vu la promotion d’un bouquin d’Erri de Luca qui sort pour la rentrée littéraire de septembre, qui raconte l’échange entre un magistrat et un prévenu. Pour le peu que j’en ai lu, ça ne m’a pas semblé inintéressant et je me suis dit : « Je n’ai pas lu cet auteur mais son nom me dit quelque chose ».

Ce soir sur France-Inter, j’ai entendu un morceau d’une interview d’Erri De Luca et le monsieur a piqué ma curiosité. Je me suis dit sagement qu’avant de me précipiter pour acheter son dernier livre j’allais d’abord vérifier dans ma bibliothèque parce que décidément, son nom me disait quelque chose.

Apparemment Marguerite appréciait beaucoup cet auteur puisque j’ai trouvé quelques ouvrages de sa plume dans ma bibliothèque:

  • Montedidio
  • Le contraire de un
  • Noyau d’olive
  • Les poissons ne ferment pas les yeux
  • Un nuage comme tapis
  • Et il dit

Je l’ai mis sur ma PAL.

Merci Marguerite.

Erri De Luca

4 commentaires

  1. Cher Christophe,

    Mais que j’aime tes écrits ! J’en aime le fond, j’en aime la forme, bref : j’aime tout. Peut-être parce que ta façon de dire est exactement la même que la mienne, avec les digressions qui vont bien et les négations tronquées, et cette verve qui fait qu’on t’entend même sans connaître ta voix en vrai. Merci !

    Joan

    PS : Ton bouquin n’est jamais arrivé. Pas perdu pour tout le monde, j’espère… Ou alors, l’adresse était erronée ?

    Joan Ott 10 rue des Orphelins 67000 Strasbourg 06 24 97 10 48

    >

    J'aime

    • Mince, ça me rend triste de savoir que tu n’as pas reçu le livre. J’ai fait un autre envoi le même jour, je vais me renseigner pour savoir s’il a été réceptionné.
      Merci pour tes encouragements.
      Ma voix est terriblement grave, mais ce n’est pas grave, cultivons le paradoxe jusqu’au bout.

      J'aime

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