Gueules d’ombre, de Lionel Destremau

Un pays fictif qui ressemble beaucoup à la France du début du siècle passé, une enquête originale, un récit où la mort se mêle à la vie dans l’absurdité de la guerre. Un premier roman qui porte la marque d’une grande maturité artistique. Doit-on s’en étonner, puisque ce nouvel auteur est aussi un ancien éditeur ?

Le résumé

A Caréna, l’enquêteur Siriem Plant est chargé par le ministère des Anciens combattants de découvrir l’identité d’un mystérieux soldat plongé dans le coma. On ne sait d’où vient cet homme, quelle fut son histoire, ni même si le nom qu’il utilise, Carlus Turnay, est bien le sien. Et pourtant, des familles se bousculent pour reconnaître en lui un proche disparu. Plant n’a d’autre choix que de chercher des témoins parmi les anciens frères d’armes de l’inconnu. Mais les survivants ne sont pas légion et il devra arpenter les routes pour rencontrer celles qui attendaient le retour de ces gueules d’ombre aujourd’hui disparues – épouses, amantes, mères, sœurs … De femme en femme, il lui faudra reconstituer le puzzle de l’énigmatique Carlus Turnay.

Au fil de cette enquête insolite menée dans les décombres d’un pays fictif, Lionel Demestrau impose, dès ce premier roman, son univers littéraire unique.

Ce que j’en dis …

J’ai été bluffé par la maturité qui se dégage de ce premier roman. Cela s’explique peut-être en partie par le fait que Lionel Destremau a exercé le métier d’éditeur pendant une quinzaine d’années mais ça ne suffit pas.

Tout dans ce livre est habilement réussi, depuis la construction, la singularité des noms propres, l’originalité de l’intrigue, jusqu’aux thématiques délicatement abordées, notamment les affres de la guerre et la place des femmes dans une société décimée par le conflit armé.

Et tout cela se fait avec beaucoup de subtilité et de nuance, dans un style à la fois riche et abordable. On oscille entre le récit militaire et le roman policier sans que le récit ne s’inscrive véritablement dans aucun de ces genres. L’appellation de littérature générale qui convient à cette œuvre n’est pas un fourre-tout mais une nécessité pour ce roman hors genre.

Lionel Demestrau réalise quelque chose de très original en donnant la parole à de nombreux défunts, pas par le biais de quelque médium mais par celui de la narration. D’autres fois ce sont des lettres, écrites par des hommes au front, reçues par des femmes devenues veuves, qui éclairent l’enquête de Siriem Plant, policier atypique et ancien combattant.

Ce livre s’inscrit clairement avec la guerre en toile de fond mais sans la glorifier. Il la dépeint plutôt avec une certaine forme d’exactitude esthétique dépourvue cependant de toute réalité historique puisque concernant un pays fictif dont on taira le nom, ainsi que ceux des nations belligérantes ou alliées, durant l’ensemble du roman.

La guerre est celle des tranchées, une guerre de positions telle que l’Europe l’a connue entre 1914 et 1918 mais ce n’est pas cette guerre. Le récit ne s’inscrit pas dans l’Histoire mais se réclame entièrement de la fiction. Pourtant il établit une réalité à laquelle les chiffres ne nous exposent pas : la réalité de la mort. Lorsqu’on évoque des milliers ou des millions de morts, ou même des dizaines, on occulte que chacun est en soi un drame particulier, chaque disparu possède sa propre histoire et son propre parcours. Ainsi, une dizaine de morts constitue tout autant de tragédie.

C’est ce qu’évoque également et sans misérabilisme aucun ce premier roman prometteur.

Quelques mots sur l’auteur

Lionel Demestrau est né en 1970 et vit à Bordeaux. Il a donc exercé le beau métier d’éditeur pendant une quinzaine d’années et il continue de se consacrer à l’univers littéraire. Directeur du salon Lire en poche, salon du livre entièrement dédié aux ouvrages en format poche qui se tient à Draguignan, il a aussi publié plusieurs livres de poésie aux éditions Tarabuste et L’Amourier ainsi qu’un récit aux éditions du Rouergue. Par ailleurs, il est critique littéraire au magazine Le Matricule des anges.

Gueules d’ombre, de Lionel Destremau est édité par La Manufacture de livres.

Ce livre broché de 432 pages paru le 7 avril coûte 20,90€.

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